Chaque chose a un prix, chaque mouvement a une conséquence, mais était-elle seulement au courant ?
Si elle avait su que ce qu’elle dirait ce soir là aurait de tels effets, l’aurait-elle permis ? Enfin non, ce n’est pas exactement ça. Si elle n’avait pas tant bu ce soir là, aurait-elle avoué tout ça ? Sûrement pas… Elle aurait eu trop peur des conséquences pouvant découler d’une telle révélation, et dans le fond elle n’avait pas tord…
Mais maintenant il est trop tard, et elle ne se souvenait même pas de cette soirée. A ses yeux, il était étrange que depuis ce dimanche il fuyait son regard, mais jamais elle ne devinerait ce qui c’est passé. Et il ne lui donnait aucune raison de connaître la réalité.
Malgré tout, elle l’avait dit et lui l’avait malheureusement entendu. Si seulement il avait lui aussi bu, il l’aurait oublié le lundi matin ; qu’est ce qu’il aimerait l’avoir oublié ! Quelques mots peuvent tout changer. Le pire c’est qu’au début il ne la croyait pas, mais il a fallu qu’elle insiste, comme si elle en était fière. Et maintenant c’est gravé en lui, elle l’avait marqué au fer rouge. Sauf que parfois le marquage est très douloureux… même trop.
Un beau matin, elle se réveilla en sueur. Un cauchemar si étrange, qui pourtant avait l’air si vrai. Mais non ce n’était pas possible, ils n’avaient jamais eu cette conversation, elle s’en souviendrait. Elle passa cependant la journée avec une impression de vécu, des moments, un regard dévasté qui la hantèrent. Et plus elle y pensait, plus elle était convaincue que ce n’était qu’un cauchemar, une hallucination, que ce n’était pas réel ; après tout, ça ne pouvait, ça ne devait pas l’être.
Quel con il avait été. Pourquoi avait-il enregistré cette maudite conversation ? Elle avait dit que c’était de la plus haute importance, qu’il fallait à tout prix qu’elle lui dise quelque chose… Voyant qu’elle avait réellement trop bu, il avait pensé qu’elle ne se souviendrait pas de leur discussion le lendemain, et il ne voulait pas. Elle allait enfin lui dire qu’elle l’aimait, il fallait qu’elle s’en souvienne, ou qu’au moins il puisse le remémorer ses propres mots ; alors il avait enregistré ce tête-à-tête… mais elle n’avait pas dit ce à quoi il s’attendait, d’ailleurs comment aurait-il pu prévoir ça ?!
Les jours défilèrent, et elle continuait à trouver son comportement différent, par contre elle avait oublié son cauchemar. Le quotidien avait repris ses droits, et la routine était revenue. C’est sans doute pour cette raison qu’elle accorda une importance toute particulière à l’entendre l’appeler un mardi en plein après-midi : il travaillait d’ordinaire, et ne l’avait pas averti d’un quelconque congé qu’il aurait pris. Vêtue uniquement de sa serviette de bain, elle décida de le rappeler immédiatement. Sa voix était bizarre, tremblante et pleine d’une détermination nouvelle à la fois. Elle ne comprit pas pourquoi il fallait qu’elle vienne le voir maintenant, et après avoir posé une multitude de question sans réponse céda.
Elle avait sans doute menti, elle l’avait fait marché. C’était toujours ce qu’il pensait au début de la cassette… mais plus les minutes passaient et moins il pouvait y croire. Elle n’avait rien imaginé, rien inventé. De toute manière, ce n’était pas son style ce genre de blague douteuse. Non il ne pouvait pas dire ça : il ne la connaissait pas finalement. Et il remettait l’enregistrement à zéro, et le relançait une nouvelle fois pour essayer de trouver une fois de plus la faille lui prouvant que ce n’était que l’invention de l’ivrogne d’un soir.
Intriguée par leur conversation téléphonique, elle se dépêcha d’aller le rejoindre chez lui, avec l’impression que, comme la première fois, la personne qui ouvrira la porte lui sera étrangère. Et il fut là, juste devant elle, comme lorsqu’elle sonnait de deux coups secs ; c’était lui sans être lui : il avait les joues creuses, des cernes impressionnants sous les yeux, qui avaient perdu leur étincelle de joie qu’ils ont d’ordinaire.
Elle venait de sonner comme elle faisait toujours, et cette simple habitude lui confirma l’impression qu’il eu en ouvrant sa porte : elle ne se souvenait de rien. Alors il n’avait qu’à appliquer la deuxième partie du programme qu’il avait minutieusement préparé.
Ils s’assirent dans le salon. Elle dénota cependant que les rideaux étaient tirés, et à cette remarque une vague de joie l’envahit. Ce pourrait-il qu’il franchisse enfin le pas ? Il s’agenouilla devant elle, et son cœur se mit à battre encore plus fort.
« Ouvre ce coffret quand je serai dans la pièce à côté, écoute le message jusqu’au bout et vient me rejoindre. Je t’offrirais mon ultime cadeau. Mais tu attends la fin de la cassette, promis ?»
« Promis. »
Ça ne se déroulait pas comme on le voit dans les films, mais elle trouvait ça tellement romantique, et personnel. Il avait enregistré sa demande en mariage sur une cassette qu’elle devait écouter, et après elle devait aller le rejoindre à côté pour qu’il lui offre la bague. Elle flottait sur son nuage.
Il sortit et elle démarra la lecture de la petite cassette.
Très vite, elle ne comprit plus ce qui se passait. La cassette, qui aurait du devenir le plus beau souvenir de sa vie, commençait par sa voix, la sienne ! Et elle demandait à lui parler, c’était important qu’elle disait, vital même ; elle n’aimait pas sa voix, c’était celle d’une fille ayant vraiment trop bu, et ce qu’elle disait… elle ne se souvenait pas l’avoir un jour dit. Puis les mots sur la cassette se superposèrent à son cauchemar qui n’en était pas un en réalité. C’était ce qui s’était passé ce fameux dimanche où elle avait fini complètement bourrée. Ce n’était pas possible, ce cauchemar ne pouvait pas être vrai, elle ne pouvait pas avoir fait ça. Elle aurait voulu enfoncer la touche stop, arrêter l’écoute maintenant mais elle lui avait promis d’aller jusqu’au bout et il fallait qu’elle sache ce qu’elle avait dit. Et puis, tout cela n’était peut-être qu’une mauvaise plaisanterie… elle avait sans doute fini cette dispute enregistrée en clamant « je blague » ou « tu m’as cru ».
Il regarda l’horloge. Elle devait arriver à la fin du message. Il était curieux de voir sa tête, mais préféra ne pas bouger, de l’attendre jusqu’à la fin.
Elle poussa la porte et entra, aucune expression sur le visage. Elle le vit allongé sur le lit, lui qui la fixait de ses grands yeux clairs.
« Voici mon cadeau, comme promis. »
« Qu’est ce que tu veux dire ? Et je n’en veux pas de ton cadeau, je veux qu’on parle, je veux t’expliquer ! Je ne veux pas que ça se termine ainsi, ça ne se peut pas, ce n’est pas possible, pas à cause d’une soirée où j’avais beaucoup trop bu, au point de raconter strictement n’importe quoi ! »
« Mais qui te dit que j’ai envie de t’entendre me raconter tout ça encore une fois ? Je l’ai accepté, ce n’est pas la peine de revenir dessus. Maintenant prends ton cadeau, il est grand temps, je ne peux pas le retenir un instant de plus. »
Elle entendit quelque chose tomber sur le côté ; elle n’avait pas remarqué en entrant dans la chambre qu’il avait une main qui pendait sur le côté du lit, de manière à ce qu’elle ne puisse pas la voir. En contournant le châssis, elle vit une enveloppe, qu’elle prit mais n’ouvrit pas, elle voulait savoir ce qui était tombé.
L’enveloppe glissa de ses mains, les larmes coulèrent à flots de ses yeux fixés sur cette chose. Elle ramassa l’enveloppe et l’ouvrit : elle contenait une lettre et une bague, une magnifique bague avec gravé à l’intérieur de l’anneau « en souvenir ». Elle lut la lettre dans l’espoir de voir que ce n’était qu’une blague, une très mauvaise blague.
« J’avais acheté cette bague il y a un mois, et fait graver ces deux mots pour que tu te souviennes à jamais du jour où je te l’offrirai, le jour de ma demande en mariage. Je t’aimais tant, j’aurais pu donner ma vie pour toi. Maintenant elle te rappellera mon ultime cadeau, celui que tu m’as indirectement demandé ce dimanche soir… »
Ses yeux passaient de la lettre à la bague, de la bague au cadeau et du cadeau à la cassette.
Quand la police arriva, ils découvrirent d’abord le corps sans vie d’une jeune femme, avec à ses pieds une lettre, une cassette et près de son poignet ouvert, une bague noyée dans le sang. Dans la pièce voisine, un jeune homme reposait, la poitrine ensanglantée, son cœur posé à côté de lui.